2008 - number 2
Spôjmaï Zariâb : l’homme de Kaboul

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 © UNESCO/Dominique Roger
L’histoire a fait de chaque Afghan l’Homme de Kaboul de Tagore.
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Spôjmaï Zariâb avait dix ans quand le port obligatoire du voile a été aboli en Afghanistan, en 1959. La future romancière a mené une vie heureuse à Kaboul, entourée de livres. Puis les talibans ont pris le pouvoir. En 1990, elle s’est réfugiée en France avec ses deux filles.
Vous me demandez ce qu’est l’exil…
Il y a des années, dans un coin tranquille de Kaboul, j’ai lu la traduction persane d’Un homme de Kaboul, une nouvelle de Rabindranâth Tagore.
De sa plume magique, cet écrivain indien inégalable m’a fait connaître la douleur de l’exil… mais, il s’agissait d’un exil économique : un Afghan fuit la misère et laisse derrière lui sa femme et sa fille de huit ans pour se perdre dans l’immensité de l’Inde à la recherche d’un travail.
Sa route croise celle d’une fillette. Elle lui rappelle sa propre fille et il ressent une grande affection pour elle. Nostalgie et souvenirs le poussent, très souvent, à lui rendre visite, les poches pleines de bonbons et de menue monnaie.
Mais les méandres de l’exil et les hasards de la vie finissent par le conduire en prison. Il y passera une quinzaine d’années.
Une fois en liberté, le cœur battant et les poches pleines de bonbons et de menue monnaie, il reprend la route dans l’espoir de retrouver la petite Hindoue qu’il avait connue autrefois. Arrivé à la porte de sa maison, il est surpris par le brouhaha de la foule et le tintamarre de la musique. Ébloui par les paillettes et les lumières, il cherche la fillette. On lui montre la mariée.
Ébahi, il songe à la tyrannie du temps, à sa propre fille qui, en son absence, est devenue femme, elle aussi. Il pense à cette enfance volée et à sa paternité perdue pour toujours.

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 © Mercedes Uribe
« J’étais jeune et je n’avais d’autres soucis que d’accompagner Don Quichotte dans ses aventures. »
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Cette nouvelle m’avait bouleversée, mais j’étais jeune à l’époque et je ne savais pas ce qu’était la pauvreté. Je n’avais d’autres soucis que d’accompagner Don Quichotte dans ses aventures, partager la mélancolie de Renée, rire avec Molière, découvrir l’amoureuse Madame de Raynal, m’asseoir au bord du lac avec Lamartine et au bord du Don paisible avec Cholokhov, partager les peines du vieux Goriot, suivre le Comte de Monte-Cristo dans ses vengeances, pleurer avec Fantine et Cosette, scruter la noblesse des paroles de Tolstoï, verser des larmes à la mort de Werther… Hantée par Dostoïevski, je visitais sa maison des morts, me métamorphosais en insecte avec Kafka et errais derrière les murailles de son château, écoutais les mots de Sartre et le glas d’Hemingway, me lançais avec Proust à la recherche du temps perdu, admirais le Christ recrucifié de Kazantzakis, vivais les cent ans de solitude de Garcia Marquez, oubliant l’homme de Kaboul et ses souffrances de l’exil.
Moi, qui étais à l’abri de la misère et qui avais connu la guerre seulement dans les livres, je me voyais à l’abri de l’exil aussi… jusqu’à la fin de mes jours.
À cette époque, j’ignorais qu’un jour, hélas, la main injuste de l’histoire fera de chaque Afghan l’homme de Kaboul de Tagore. Que la folie de l’histoire divisera toute une nation, dispersant les Afghans aux quatre coins du monde, loin de leurs pères, mères, enfants, sœurs et frères.
Dans mon entourage, je ne connais pas une seule famille que le déchirement de l’exil ait épargnée, et qui, sans avoir lu Tagore, n’ait pas vécu l’histoire de l’homme de Kaboul et n’ait pas éprouvé sa douleur dans sa chair.

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 © UNESCO/Neguine Zariab
Spôjmaï Zariâb : « Où est le remède à la démence nommée guerre ? ».
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Vous me demandez à quoi je pense…
À quoi pourrais-je penser quand je vois les pays du Tiers-monde, se débattant encore entre les griffes de la misère, tomber de surcroît dans les ravages de la guerre ? À quoi pourrais-je penser quand j’entends reprocher à ces pauvres gens de taper aux portes étrangères pour se sauver ? À quoi pourrais-je penser quand je vois que depuis des siècles ni religion, ni philosophie, ni littérature, ni art, ni sciences, ni technologies n’ont été capables d’apaiser la faim dans le ventre de la Terre et de trouver un remède à la démence nommée guerre ?
Pourquoi ne l’ont-ils pas apaisée… ? Pourquoi ne l’ont-ils pas trouvé… ?
Cette fois-ci, c’est moi qui vous le demande.
Avez vous une réponse… ?
Spôjmaï Zariâb, romancière afghane, vivant à Paris